Deux livres de Philip Roth : Opération Shylock et Exit le Fantôme

J’arrive toujours après la bataille. J’ai appris l’existence de Philip Roth quand … sa mort a été annoncée. Dans quel monde je vivais jusque là ? Certainement dans celui d’une hyper-occupation professionnelle conjuguée à une vie de famille bien remplie. Et puis, jusqu’à récemment je me tournais surtout vers les grands classiques du XIXe siècle, ce qui me conduit à très largement méconnaître la littérature contemporaine. Toujours est il que j’ai profité des mes vacances de Noël pour me plonger dans Opération Shylock. Cela m’a tellement plu que je me suis empressée d’emprunter Exit le Fantôme.

Ces deux livres ont beaucoup en commun. Est-ce un hasard ou est ce une caractéristique de tous l’oeuvre de Philip Roth ? Quoiqu’il en soit, il s’agit de deux romans rédigés tous les deux à la première personne. Dans l’un comme dans l’autre, les deux narrateurs sont des écrivains.

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Celui d’Opération Shylock est confronté à un sosie qui porte de surcroît, les mêmes nom et prénom que lui, et qui joue de leur ressemblance physique pour prendre des positions inédites dans le conflit israélo-palestinien, incitant les juifs d’Europe de l’Est ayant émigré après la seconde guerre mondiale à regagner leur terre d’origine. Le narrateur qui se remet d’une profonde dépression causée par la prise d’un médicament décide d’aller débusquer l’imposteur à Jérusalem. Il s’y tient le procès d’un homme surnommé le tortionnaire de Treblinka arrêté bien   la fin de la guerre et après qu’il ait mené une vie sans histoire aux Etats Unis avant d’être arrêté. Il nie farouchement toute implication dans les faits qui lui sont reprochés, malgré la reconnaissance formelle des victimes survivantes. Le sosie du narrateur assiste lui aussi à ce procès et c’est là que les deux hommes se croisent une première fois. S’en suit une série d’épisodes étourdissants. Notamment, au cours de l’un d’eux, le narrateur est pris pour son sosie par un vieil homme qui lui donne une grosse somme pour mener à bien son projet, don qu’il accepte sans détromper le donateur sur la méprise d’identité. Les deux hommes – narrateur et sosie – se rencontreront à plusieurs reprises, le second refusant de se faire oublier. Entre alors en scène la compagne imposteur, jeune femme blonde et plantureuse exerçant le métier d’infirmière. C’est dans le cadre professionnel qu’elle a rencontré son compagnon qui souffrait d’un cancer. Le traitement a malheureusement causé l’impuissance de l’imposteur qu s’est fait greffer un pénis artificiel, ce qui donnera lieu aux fantasmes et aux épisodes les plus rocambolesques du roman. Dans le même temps, le narrateur renoue avec de vieilles connaissances dont un jeune homme rencontré quand ils étaient étudiants aux Etats Unis. Celui-ci a choisi son camp et est devenu pro-palestinien. Ils passent une soirée ensemble. Puis, le narrateur échappe à  tentative d’enlèvement à un moment où la narration a atteint un stade suffisamment vertigineux pour ne plus pouvoir démêler le vrai du faux.

C’est  l’occasion pour Philipp Roth de mener une réflexion sur le métier d’écrivain. Son imposteur écrit en effet un livre dont il craint qu’il n’utilise son nom (leur nom) pour le publier. Le narrateur s’interrogera sur le contenu de celui-ci et se laissera embarquer dans les récits que lui feront son double et sa femme. Ces récits ouvrent une nouvelle porte vers des récits rocambolesques dont le point culminant est certainement le parcours de la jeune femme qui passe d’une famille très croyante, au mouvement hippie pour sombrer ensuite dans antisémitisme avant de rencontrer notre anti-héros qui lui fera subir une “cure” pour extraire de son esprit ces idées. Au cours d’un autre épisode,  sur la place du Tribunal, le narrateur se voit remettre le journal d’un homme juif célèbre avant qu’il ne soit arrêté par les nazis. Il y est question de voyage et de vie dorée, ce qui contraste forcément avec ce qui lui arrivera par la suite. L’écrit apparaît alors être le témoignage d’une vie passée détruite. L’authenticité du document sera ensuite remise en doute mais plus largement, la juxtaposition de personnages et de situations toutes rocambolesques finit par conduire le lecteur à douter de tout ce qui est écrit. Il n’y alors qu’une seule issue : s’en remettre au plaisir de la narration au premier degré et se laisser conduire dans un monde possible pour la seule raison que c’est celui qui est décrit.

L’exercice d’écriture n’en est pas pour autant vain, tant une multitude d’interrogation en cascade découle du récit : qu’est ce qui démarque un homme d’un autre, sont-ce ses traits physiques, son nom ? Où trouve-t-il la puissance de l’inspiration ? Un homme peut il demander à un autre de s’effacer parce qu’il est célèbre ? La ressemblance physique ( et donc la reconnaissance par les tiers ) peut elle justifier la condamnation d’un homme, quand bien même la vie que l’on connaît de lui ne peut laisser penser à aucun moment qu’il a été dans le passé un tortionnaire nazi ? Autrement dit, qu’est ce qui fonde l’identité : le nom, la ressemblance physique, les actes ? Un homme est il capable de s’amender après un passé aussi lourd que l’accusé du roman ? Ceci renvoie aussi à l’ouverture du roman : qu’est que l’identité, peut elle être simplement modifiée par un médicament ? Peut on se guérir de certaines idées ? Et si en définitive, le roman n’était que l’oeuvre d’un écrivain que la prise de médicament a déséquilibré, le conduisant au bord de la folie ?

Il est vraiment difficile de donner un résumé rendant compte de la construction complexe de la narration tout en donnant envie de le découvrir. En conclusion, je ne peux que vous inviter à plonger dans le livre, à vous laisser emporter dans ce récit enfiévré, plein de rebondissements et de doutes et contenant aussi une réflexion sur le conflit israelo-palestinien et sur la construction de l’Etat d’israël, sujets éminemment complexes et épineux qui rebondissent à chaque page et sur lesquels P. Roth délivre des points de vue originaux, ouvrant de nouveaux axes de réflexion.

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Second roman, Exit le Fantôme met également en scène un écrivain-narrateur, Zukermann, qui s’est retiré il y a des années dans la campagne new-yorkaise pour mener à bien son activité. Suite à une opération de la prostate, il souffre d’incontinence et consulte un médecin à New-York. Le retour dans la ville de ses débuts alors que son corps l’encombre et lui rappelle à chaque instant sa vieillesse, est source de nostalgie. L’opération de sa prostate l’a aussi rendu impuissant, ce qui entame encore plus son estime personnelle.

Sur son chemin, notre narrateur croisera les vies d’un jeune écrivain ambitieux, Richard Klimann, prêt à tout pour percer das le milieu littéraire. Il a pour projet d’écrire une biographie de E.I. Lonoff dont le narrateur admire l’oeuvre et qu’il a croisé furtivement dans sa jeunesse, à New York alors que E.I. Lonoff était accompagné de sa jeune et très belle épouse, Amie. La thèse du biographe est que E.I. Lonoff s’est rendu coupable d’inceste envers sa soeur. Le narrateur s’insurge contre cette accusation qui selon lui ne repose sur rien et tente de venir en aide à la veuve de E.I. Lonoff. Celle-ci est atteinte d’un cancer au cerveau qui l’a rend parfois incohérente et en tout cas fragile. Sa beauté s’est évanouie au fil des années, la maladie l’a conduit à se raser la moitié de la tête, ne laissant qu’une seule tresse agrémenter sa coiffure. L’écrivain ambitieux est une connaissance d’un couple new-yorkais très impliqué dans les élections qui se déroulent au moment du récit. Elle, Jamie, a tout pour elle, la beauté, l’intelligence et ce savoir être propre aux classes sociales aisées urbaines ( ou en tout cas l’idée qu’on s’en fait). Son époux rentre moins dans le cadre. Il a de l’embonpoint, apparaît maladroit mais est éperdument amoureux de Jamie, suffisamment pour la suivre dans son projet de quitter cette grande ville pour la campagne, fuyant l’insécurité causée par le 11 septembre. Le narrateur et le couple vont pour cette raison se mettre d’accord sur un échange d”appartement. Mais le premier hésite, conscient des raisons qui l’incitent à s’établir à nouveau à New-York. Il en profite pour imaginer des dialogues avec la jeune femme qui s’insèrent au fil de la narration, comme autant d’ébauches d’un nouveau livre et/ou de fantasmes d’un flirt avec Jamie qui est le double d’Amy.

Au fil des différents épisodes, le narrateur se bat contre ses troubles de mémoire, note tout, perd ses notes, perd pied. Il parvient cependant à retracer, au fil de ses conversations avec Amie la fin de vie de E.I. Lonoff, ce qui se résonne évidemment en écho avec la sienne.

On retrouve ici des thèmes communs avec Opération Shylok tels que la maladie, la difficulté de créer et la recherche d’une source d’inspiration. Ici, encore le narrateur est un écrivain qui lui même mène, à la fin de sa vie, des recherches sur un écrivain qu’il a admiré, comme pour en comprendre ce qui constituait son talent allant au delà du mythe ou de l’histoire connue de tous. Mais pour autant, Philipp Roth s’insurge, au travers du personnage d’Amy, contre le marché littéraire actuel représenté par le détestable Klimann qui fait prévaloir une forme de vérité impudique, stérile, possiblement fausse, sur les qualités littéraires intrinsèques de l’oeuvre. Autrement dit, si Zukermann s’intéresse à la vie de cet auteur admiré, c’est seulement à titre personnel car il lui rappelle des épisodes de sa jeunesse et car il cherche à comprendre quelle a été le ressort littéraire de son oeuvre qui n’est constitué que de nouvelles et dont la tentative de rédaction d’un roman s’est soldée, comme il l’apprend alors, par un échec.

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En conclusion, Opération Shylock emporte le lecteur dans un tourbillon mêlant de nombreux personnages tous inattendus, imprévisibles et inquiétants tant ils agissent selon le stéréotype qui leur a été assignés et ce, jusqu’à l’absurde (que l’on pense à la scène où le double du narrateur finit par découvrir son pénis artificiel ou celle au cours de laquelle le narrateur dans un genre burlesque se mure littéralement dans sa chambre d’hôtel, observant la préparation d’une intifada). Rien de ce qui est décrit ou raconté n’est stable et ne s’insère dans une suite logique menant une conclusion. Il faut l’admettre mais quel plaisir de lecture, quel vertige, quelle ouverture de questionnement !

A côté, Exit le Fantôme apparaît plus terne car plus conventionnel, si l’on excepte l’insertion des dialogues imaginés par Zukermann. Il n’en reste pas moins que les personnages, dont le narrateur sont attachants, dépeints très justement en peu de mots. Pour ceux que le thème de la création littéraire intéresse, c’est assurément une lecture à recommander en ce qu’elle donne  à voir la création littéraire présente ou passée de dérouler dans le récit.

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