Des estampes japonaises à l’abstraction américaine

Aujourd’hui, je voudrais aborder la question des échanges culturels et artistiques qui, entre la fin du XIXe siècle et la dernière partie du XXe siècle, se sont nourris pour aller de l’art de l’estampe japonaise à l’abstraction américaine. Cette thématique est illustrée par deux expositions en cours: la première au Musée des impressionnistes à Giverny dont je vous ai déjà un peu parlé ici et la seconde au Musée de l’Orangerie à Paris.

A la fin du XIXe siècle, les artistes peintres ou graveurs découvrent avec intérêt l’art des estampes japonaises. La simplicité et la précision du trait, l’absence d’ombres modelant le sujet, l’utilisation des couleurs par aplat ouvrent de nouvelles voies de recherches. Egalement, les sujets prisés par les estampes comme la nature ou les scènes de la vie quotidienne constituent une nouvelle source d’inspiration. Ce mouvement va même au delà des arts picturaux. Ainsi, Zola ou Proust font référence à ces influences de manière explicite1, en y plaçant des objets japonisants ou en  centrant  leurs descriptions sur  les jeux de lumières qui modèlent les formes selon l’heure de la journée.  Afin de mesurer l’interpénétration entre les deux milieux, on peut penser au  roman de Zola intitulé l’Oeuvre qui retrace le parcours d’artiste de Claude Lantier. De la même manière, Manet représentera à sa table d’écrivain entouré d’objets typiquement japonais tels qu’un éventail ou une estampe.

Estampes Japonaises de la Maison de Monet à Giverny

estampe maison de monet Giverny
estampe maison de monet Giverny
estampe maison de monet Giverny

Si cet engouement est aussi rapidement critiqué dans les milieux artistiques comme étant un phénomène de mode devenu vulgaire et banal, il reste que cette nouvelle manière d’appréhender le tableau et la lumière a influencé Monet dont on connait le travail autour des séries, notamment de la cathédrale de Rouen. Monet a également retenu de l’estampe japonaise le travail de représentation sans se préoccuper des modelés par les ombres et le thème de la représentation de la nature. A la fin de sa vie, alors qu’il ne travaillait plus que dans son jardin de Giverny, il va ainsi produire de nombreuses toiles évoluant de plus en plus vers une représentation simplifiée des grands éléments du décor et où prédominent les reflets et les jeux de couleur. Si ces oeuvres sont bien évidemment éloignées du rendu d’une estampe, la construction d’une image sur un plan plus resserré, sans se préoccuper des perspectives a ouvert la voie à ces nouvelles possibilités artistiques.

Quand les artistes américains découvrent après la seconde guerre mondiale l’oeuvre de Monet suite à l’acquisition par le MoMa d’un grand panneau des nymphéas, ils en tireront à leur tour de nouvelles inspirations, en se détachant définitivement de la représentation du réel. La thématique de la nature reste parfois présente, au travers du titre choisi comme le tableau de 1960 peint par Willem de Konning intitulé Villa Borghese (cf mes photos de cet endroit ici) ou la palette de couleur employée (The Beginning Barnette Newman, 1946 ou Vernal de Morris Louis, 1960. Dans cette dernière oeuvre, les variations de la couleur induites par le pinceau et par le grain de la toile qui transparaît créent une illusion d’optique. On croit y discerner les variations de couleur à la surface d’une étendue d’eau ou le chatoiement de  la lumière qui scintille dans une forêt au gré du tremblement des feuilles. Cette thématique est évidemment très proche des recherches des impressionnistes. De même, l’utilisation de la couleur en aplat définissant chaque partie du tableau se retrouve aussi dans certains tableaux de Monet.

Willem de Konning intitulé Villa Borghese

Willem de Konning intitulé Villa Borghese

The Beginning Barnette Newman

The Beginning Barnette Newman

Vernal de Morris Louis

Vernal de Morris Louis

La primauté accordé aux jeux de couleurs et d’effets sur la représentation permet à Monet comme aux artistes américains de rendre l’impression d’une image flottante dont le cadre ne définirait qu’arbitrairement les limites. Le jeu d’inspiration est évident entre le fameux Impression, au soleil levant de Monet et le tableau Painting de Philip Guston. De même, la similarité des rendus picturaux transparaît si on compare cette version du pont japonais de Monet et ce tableau de Riopelle.

impression, soleil levant Monet

impression, soleil levant Monet

Painting de Philip Guston

Painting de Philip Guston

Monet Saule pleureur

Monet Saule pleureur

Comparaison Monet/Riopelle

Comparaison Monet/Riopelle

Les échanges d’inspiration sont infinis, comme le montre la dernière partie de l’exposition du musée de l’impressionnisme consacrée au peintre japonais Hiramatsu Reiji qui, dans les années 1980, découvrit l’oeuvre des nymphéas et … les réinterpréta dans un style japonisant.

Ces deux expositions traversées par le même thème des influences artistiques permet de voir d’un oeil neuf ces parties de l’histoire de l’art qui, tant du côté des estampes japonaises que des nymphéas de Monet finissent par être galvaudés à force d’avoir été ressassés. Les voir ainsi mises en perspective permet de découvrir leur originalité, leurs potentialités mais aussi leur sens profond en ce qu’elles offrent à travers leur contemplation l’occasion de se laisser envahir par les émotions nées de la vision d’un paysage par l’oeil au naturel. Chez Monet comme chez les artistes abstraits américains, on se perd dans les taches, le rythme des couleurs. Qu’importe finalement ce que cela représente du moment que l’émotion est présente. D’ailleurs, je ne me lasse jamais de l’exposition permanente des nymphéas de l’Orangerie qui permettent de s’immerger, pour peu qu’il n’y ait pas trop de visiteurs, dans ce monde flottant, fait de reflets d’eau et de délicates fleurs. Le musée de Giverny est aussi l’occasion d’examiner de près les estampes de Hokusai et notamment, la fameuse vague et ses frêles embarcations.

Voici donc de multiples bonnes raisons de redécouvrir l’oeuvre de Monet, de  suivre ses pas dans son magnifique jardin, de se laisser envahir par les nymphéas et les couleurs abstraites du Musée de l’Orangerie.

1 Catalogue de l’exposition du musée des Impressionnismes sur le thème Japonismes, Impressionnismes

Suit un article sur le même sujet à propos d’un livre pour les enfants

Exposition Japonismes/impressionnismes jusqu’au 15 juillet 2018 
La page du musée de Giverny consacrée au peintre Hiramatsu (accrochage jusqu’au 4 novembre 2018 ) .
L’abstraction américaine et le dernier Monet jusqu’au 20 août 2018
Autre exemple d’échanges culturels et d’influences réciproques : l’article consacré à Foujita  à qui   le musée Maillol consacre une exposition jusqu’au 15 juillet 2018 

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