Journal intime, Annie Hall et Manhattan : les villes et le voyage

On présente souvent Nanni Moretti comme le Woody Allen italien. Au delà de cette comparaison un peu cliché, ils ont tous les deux réalisé un ou plusieurs films mettant en scène leur ville : Rome et New York.

Faire un film sur une ville n’est pas chose aisée parce que c’est un sujet statique et abstrait. La solution la plus simple est donc de prendre le point de vue du réalisateur, ce qui convient tout à fait aux univers de Nanni Moretti et de Woody Allen. Déjà avant eux, Frederico Felliini avait donné sa vision de Rome ( mon article ici).

Pour commencer, on peut toujours résumer ces films mais ce qui manquera surtout à ceux qui ne connaissent pas aussi bien la ville que le réalisateur, est de comprendre les préjugés, les représentations attachés à tel ou tel lieu qui ne sont pas forcément explicités. Il peut aussi être plus difficile de comprendre le lien qui unissent les quartiers. Pour ces raisons, j’ai fait deux cartes Google qui permettent situer chaque lieu et j’essaierai d’expliciter en fonction de mes recherches les références à ces endroits. ( carte sur Journal Intime de Nanni Moretti  et carte new yorkaise ). En fin d’article, j’ajoute également quelques références bibliographiques.

Les trois films se recoupent par une vision très centrée sur la personne du narrateur/réalisateur. Si Woody Allen attribue expressément à New York certaines qualités, certains traits de caractère à leurs habitants, Nanni Moretti s’en tient à une vision plus personnelle qui touche moins aux généralités. Toujours est il que chacun se place expressément en dehors du groupe dans lequel il vit, Woody Allen répliquant à son ami Yale dans Manhattan qui lui reproche de se prendre pour Dieu qu’il faut bien un modèle. Nanni Moretti indique quant à lui que même dans une époque meilleure, il serait une minorité. Dans cette posture tournée sous la forme d’un journal intime par Moretti ou sous la forme d’un roman pour Allen, l’un et l’autre mènent leur vie dans la ville. Nani Moretti l’explore en plein été dans une Rome déserte,  à bord d’une vespa qui n’est pas sans rappeler les motards clôturant la Roma de Fellini, puis il voyage dans les îles où de nombreux plans le font également apparaître seul ou en tout cas assez isolé.  
Journal intime Salina

Journal intime Salina

Journal intime Salina

Journal intime Salina

Journal intime Salina

 

Nanni Moretti met sensiblement en valeur les qualités humaines des quartiers de Garbatella qui sont des cités jardins ouvrière construites dans les années 20 sur une des collines en friche. De même, il nuance les critiques communément adressées au quartier Spinacetto A l’opposé, il s’insurge contre le caractère résidentiel de Casalpalocco, devenu bourgeois et sans vie. Il traverse d’autres quartiers en en donnant le nom et la date d’établissement : le village olympique en 1960, Tufello construit dans les années 39/40 et réhabilité depuis, Vigne Nuevo, Monterverde. Woody Allen fait une rapide allusion à l’évolution de la ville en regrettant dans Manahattan la destruction d’un immeuble et le fait que celui-ci ne soit pas classé.

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On remarquera que Nani Morretti ne s’arrête pas à la Rome touristique et s’aventure dans les quartiers les plus reculés en dehors de l’hypercentre ( Cf la carte). Il n’évoque qu’un seul pont sans en citer le nom mais que l’on reconnait au vu des images. Il s’agit du Pont Flaminio construit sous l’ère mussolienne, et que le réalisateur s’excuse de bien aimer. C’est seule référence à l’Italie Fasciste.

Journal lieu de l'assassinat de pasolini

 

 

 

 

ournal lieu de l'assassinat de pasolini 2

Dans un long plan séquence très émouvant, il se rend ensuite à Ostie sur le lieu où été assassiné Pasolini. Peu à peu la caméra nous fait quitter l’ambiance balnéaire de la station pour nous plonger dans une ambiance de friche abandonnée sur laquelle, perdu derrière un grillage s’élève le monument funéraire élevé au nom de Pasoloni, au symbole de la faucille et du marteau.

Au passage , on rencontrera Jessica Biel à côté du mur d’Aurélien car encore une fois, est valorisée la joie de vivre, la musique et la danse. Nani Moretti allant jusqu’à danser sur son scooter au son du tube de Khaled “Didi” ou encore à s’intégrer à de joyeux danseurs en plein air. Bref, si la ville est déserte, offerte au seul plaisir du réalisateur, celui-ci valorise la chaleur des relations humaines.

En rapprochant ces deux éléments, on voit que la référence à Pasolini est plus qu’un hommage de cinéphile et qu’est en question le sens d’une époque, le devenir de la classe populaire qui constituaient les axes de réflexion du réalisateur disparu.

L’évocation de Rome est aussi l’occasion pour Nanni Moretti de parler de cinéma, ce qui constitue un autre point commun avec Woody Allen. Nanni Moretti fustige ainsi la critique par la presse de films de violence gratuite et imagine une mise au point très drôle avec l’auteur d’un de ces articles. Il filme aussi un faux film avec une scène de grande violence et où la victime finit par se faire encastrer une télévision sur la tête, ce qui nous ramène à Woody Allen qui, dans Manhattan, finit par démissionner de son travail d’auteur comique pour la télévision, avançant que les rayons gammas ramollissent le cerveau. 

Egalement, dans Manhattan de manière fort drôle, Woody Allen se moque d’un intellectuel  se tenant derrière lui dans une file d’attente de cinéma, pontifiant en tenant de grands discours abstraits totalement invalidés par l’auteur dont il est question qui lui dit qu’il n’a rien compris à son oeuvre. Enfin, Woody Allen glisse ses références cinéphiles. Dans Manhattan, il évoque à plusieurs reprise la Grande Illusion de Renoir et dans Annie Hall, Chagrin et Pitié. Il défend également bec et ongle Ingmar Bergmann.

A sa façon, Woody Allen se moque également des intellectuels New Yorkais à travers le personnage de Mary ( Diane Ketaon) qui, quant à elle, revendique le fait d’être de Philadelphie et donc de penser différemment du reste de la bande d’amis typiquement new-yorkais. Et si les deux films sont centrés sur un petit milieu intellectuel, l’introduction de Manhattan donne une l’image d’une ville plus diverse où se côtoient différentes classes sociales.

Il s’en amuse d’ailleurs dans Annie Hall en faisant défiler une véritable galerie de portraits d.

Annie Hall population de NY 2_cr
Annie Hall population de NY_cr
Annie Hall population de NY3_cr
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Annie Hall image de la californie

Annie Hall image de la californie

Annie Hall noel en californie

Annie Hall noel en californie

 

A noter en revanche que Nanni Moretti n’évoque jamais Cinecita qui est l’épicentre de l’industrie du cinéma italien et que même l’escapade de Woody Allen sur la côte Ouest ne le conduit pas à Hollywwod. Il se borne seulement à faire dire à son personnage à propos des Grammy Awards “Ils distribuent des prix, ils ne savent faire que çà”. Il filme également une soirée de Noël mêlant intellectuels et artistes de tout type qui tiennent tous des conversations totalement creuses. Il reste que Woody Allen se donne le beau rôle et qu’il ressemble beaucoup à ses camarades en ce qu’il essaie comme eux d’écrire un livre sans réel aboutissement et passe le film à divaguer et à tenir des discours très abstraits. Il n’y a qu’à voir la panique de Woody Allen dans Manhattan quand il démissionne et réalise qu’il ne pourra plus mener la vie de hipster qui est montrée dans les films (Southampton, le tennis etc … ).

Au delà de ces occupations couteuses, Woody Allen sous-entend à plusieurs reprises que New York se vit à pied et se moque ainsi de Yale qui rêve d’une voiture. Il faut aussi se souvenir de la scène finale de Manhattan où Woody Allen parcourt en courant la ville pour retrouver Stacy.  De nombreuses scènes faisant avancer l’intrigue sont d’ailleurs tournées dans la rue et non en intérieur et plus généralement, les personnages vivent et se rencontrent dans des librairies, des musées etc …

Course dans Manhattan

Course dans Manhattan pour rattraper Tracy

Manhattan au bord de l'eau

Les loisirs de bord de mer

Manhattan la vie intellectuelle
manahattan 11_cr
Manhattan la vie intellectuelle
Manhattan la vie intellectuelle
Manhattan la vie intellectuelle

Woody Allen ne flâne pas dans les quartiers New Yorkais comme le fait Moretti. Il filme la ville soit en juxtaposant des images très diverses comme sa fameuse introduction de Manhattan avec en bande son la rhapsodie In blue de Gerschwin. Quelques scènes de trajet permettent toutefois incidemment de creuser la géographie new-yorkaise.

manhattan Woody Allen
manhattan Woody Allen
manhattan Woody Allen
manhattan Woody Allen
manhattan Woody Allen
manhattan Woody Allen
manhattan Woody Allen
manhattan Woody Allen
manhattan Woody Allen
manhattan Woody Allen
manhattan Woody Allen
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manhattan Woody Allen
manhattan Woody Allen
manhattan Woody Allen
manhattan Woody Allen
manhattan Woody Allen
Manhattan Woody Allen
Manhattan Woody Allen
Au bord de la mer
Annie Hall vue de Manahattan_cr

Chacun des deux films mène en scène deux ponts : celui de Brooklyn dans Manahattan qui est important puisque ce dernier quartier est celui de son enfance et que le pont symbolise ainsi le regard sur cette période de sa vie, d’ailleurs illustrée par des flashbacks. Annie Hall rendra quant à lui célèbre le Queensboro bridge, les deux ponts étant l’occasion de scènes douces et romantiques. 

Annie Hall brooklyn bridge

Annie Hall brooklyn bridge

Manhattan Queensboro bridge

Manhattan Queensboro bridge

 

De manière explicite, Woody Allen associe Manhattan à ses habitants qui, selon lui, dans le film du même nom préfèrent créer des situations complexes dans leurs relations interpersonnelles (il n’y a lieu qu’à penser au marivaudage entre Woody Allen, Diane Keaton et Michael Murphy) pour fuir les questions existentielles. Le film se clôt toutefois sur le conseil de Mariel Hemingway de croire en l’humain. Dans Annie Hall, on voit aussi que les lieux ne font pas tout. C’est ce que montre le remake de la scène des homards qui a perdu toute saveur sans Diane Keaton.

Annie Hall Cosney Island

Annie Hall Cosney Island

Ville et personnes restent cependant intiment liées. Ainsi, Woody Allen explique sa fragilité nerveuse par les tremblements induits par le Roller Coster situé au dessus de son domicile familial à Coney Island. De même, son incapacité à conduire ( sa vie ?) est liée au travail son père qui y gérait une activité d’auto-tamponneuse. Comme indiqué plus haut,  se revendiquant native de Philadelphie, 
 

Diane Keaton s’élève en faux dans Manhattan contre le marivaudage amoureux. Elle dit qu’à Philadelphie, on croit en Dieu et que là bas, personne ne trompe personne. De même, Woody Allen se moque de ceux qui ont été à l’université à Berkley situé sur la côte Ouest.

A la fin du film, Annie Hall reproche à Woody Allen d’être comme Manhattan, c’est à dire une île, ce qui nous amène à la deuxième partie du film de Moretti sur les îles éoliennes. Et ce n’est pas une façon artificielle de lier les deux cinéastes. Au début de cette seconde partie, les îles, sont en effet présentées par Moretti comme un moyen d’évasion, une manière de se concentrer sur le travail d’écrivain. La réalité va être toute autre puisqu’il découvrira soit des îles bien plus bruyantes qu’il ne le croyait, soit peuplées d’enfants rois et d’adultes se conformant à leur moindres caprices. Rapidement, il débarquera sur une ville peuplée de hipsters et sur celle du Stromboli où un maire en désaccord avec l’ensemble des administrés tient de grands discours expliquant ses projets de renouveau.

Lipari l'ile trop buyante

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Salina l'ile aux enfants rois

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Nanni Moretti partagera son voyage avec un ami censé travailler exclusivement sur l’Ulysse de Joyce depuis des années mais qui en définitive suit assidûment les missions de téléréalité comme Perdu de vue et les feuilletons américains. Se faisant, Nanni Moretti construit un faux contrepoint avec la ville et surtout en profite pour poursuivre différemment sa réflexion sur la fiction et le fait d’écrire. Il relativise ainsi l’idée d’un écrivain solitaire ne pouvant travailler dans la ville surpeuplée. C’est une manière indirecte de montrer que la ville romaine l’inspire et que ses supposés défauts se retrouvent bien ailleurs. Le voyage permet ainsi d’écrire en creux sur la ville.

Journal intime de N. Moretti – L’attrait de la TV

Journal intime l'attrait de la tv
Journal intime l'attrait de la tv

Woody Allen procède de la même manière en construisant dans Annie Hall un net contrepoint entre New York et les villes de Californie de la côte Ouest. A bien y penser cependant, la fête donnée pour Noêl par des intellectuels à laquelle il assiste là-bas n’est pas si éloignée en ce qui concerne la teneur plutôt creuse des conversations à ce qui dit dans son cercle new-yorkais.

Annie Hall le style de vie californien

Annie Hall le style de vie californien

En définitive, de chaque côté du continent nord américain mais aussi à Rome ou dans les iles éoliennes, les hommes circulent au gré de leurs passions, à la recherche du sens de leur vie, comme dans l’oeuvre d’Homère à laquelle Nanni Moretti fait expressément référence. Des deux côtés de l’atlantique ainsi que sur la cote pacifique, certains hommes font oeuvre de création. C’est le cas de Woody Allen dans Manahattan, c’est aussi l’activité d’Annie Hall et de Yale. Dans ces petits microcosmes, on s’observe et on se critique. Nanni Moretti tend à montrer que la quête de l’émission Perdue de Vue où les multiples rebondissements des séries télévisées ne sont pas si éloignées des grands classiques grecs. Woody Allen restera moins critique sur son propre univers, s’en tenant à une critique plus binaire de la télévision. Mais chacun d’eux aura mis en abyme au travers de l’évocation de la ville son activité artistique en écrivant un film à la première personne autour du travail de création. A noter que Journal Intime de Moretti se clôt par une dernière partie sur une grave maladie qui a failli lui coûter la vie, plongeant ainsi dans une réelle autobiographie gardant comme arrière plan la ville romaine.


Références bibliographiques

http://www.lasourisglobe-trotteuse.fr/rome-quartier-de-garbatella/
https://journals.openedition.org/etudesromanes/851?lang=pt

Podcast sur Annie Hall dans l’émission personnage en personne

Les Grandes traversées consacrées à Woody Allen


Sur le mur d’Aurélien : https://fr.wikipedia.org/wiki/Mur_d%27Aur%C3%A9lien
Sur le pont Flaminio https://fr.wikipedia.org/wiki/Pont_Flaminio

Sur le blog : carnet de voyage Romain
Roma de Fellini
Habemus Papam

 

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