La justice des mineurs

Alors que le projet de réforme de l’ordonnance de 1945 dit projet de réforme de la justice des mineurs devrait être examiné au début de l’année 2016, je voudrais ouvrir une nouvelle thématique sur le blog en recoupant lectures spécialisées, podcasts, reportages  et films tournant autour de ce thème.

Je précise d’emblée que par justice des mineurs, j’entends l’ensemble des interférences, des points de contact entre la justice et les mineurs et non seulement la question de la délinquance des mineurs qui n’est qu’une facette du sujet, très médiatisée certes, mais qui mérite, j’espère le montrer à travers la série d’articles à venir, d’être replacée dans un ensemble beaucoup plus vaste, ne serait-ce que pour comprendre les réels enjeux de la délinquance des plus jeunes.

Pour partir de ce qui est le plus connu, c’est à dire la justice pénale, une bonne entrée en matière serait le visionnage du reportage Les enfants perdus, une histoire de la jeunesse délinquante que j’ai vu récemment en replay sur My Canal, qui n’y est vraisemblablement plus mais qui peut encore être acheté en VOD pour quelques euros ici.

On pourra aussi écouter la série consacrée récemment par l’émission sur les Docks à la question.

Le 1er épisode intitulé Le Péril Jeune ainsi que l’émission de télévision permettent de retracer un panorama d’ensemble du traitement de la délinquance juvénile. Ce sujet n’a en effet pas été d’emblée un thème d’étude. Au 19e siècle, la délinquance est perçue comme le fait d’une classe, la classe ouvrière, suivant l’adage ‘classe laborieuse, classe dangereuse” puis une attention particulière est portée vers la délinquance du mineur, ce qui entraîne la création de quartiers de mineurs dans les prisons ou même de prisons pour mineurs. Les romans de Victor Hugo témoignent de cette évolution

Dans l’entre deux guerres, l’attention se porte plutôt vers la mafia. Dans ces années là, la natalité est en chute libre et la jeunesse est donc associé à des éléments positifs.

Après la seconde guerre mondiale, la jeunesse est également vue sous un bon jour. Rappelez vous des célèbres motifs de l’ordonnance de 1945. “Il est peu de problèmes aussi graves que ceux qui concernent la protection de l’enfance, et parmi eux, ceux qui ont trait au sort de l’enfance traduite en justice. La France n’est pas assez riche d’enfants pour qu’elle ait le droit de négliger tout ce qui peut en faire des êtres sains. “

Le principe est clairement posé : la priorité sera donnée à l’éducatif et on créée des centres d’observations des mineurs délinquants afin de permettre une évaluation sociale. La difficulté est que les pratiques et la culture éducative changent moins rapidement que les textes ; d’où les critiques portées au centre d’observation de Savigny Sur Orge dans ce premier épisode radiophonique. Le reportage télévisé permettra de mesurer à travers les interviews d’anciens mineurs délinquants de la rudesse des pratiques qui sont manifestement plus tournées vers la punition voire l’humiliation que vers l’éducatif.

Puis, le Péril Jeune nous fait prendre de la hauteur en faisant appréhender la différence entre perception de la délinquance et délinquance réelle. Autrement dit, il permet de comprendre que si les textes votés ces dernières années vont tous dans un sens d’un répression accrue de la délinquance des mineurs, ce n’est pas en raison ni d’une augmentation du nombre d’infractions commises par les jeunes, ni en raison de l’aggravation des actes posés mais en raison d’une tolérance moins grande et d’une sévérité accrue envers cette classe d’âge.

Défilent ainsi les différents thèmes qui désigneront le jeune délinquant et qui témoignent à la fois d’une époque et d’une vision. L’apache fait évidemment référence aux films de cowboys et d’indiens où ce dernier a le mauvais rôle et en tout cas le rôle du perturbateur de l’ordre établi. Le blouson noir renvoie au delà du code vestimentaire, à l’influence de la culture américaine et le terme de jeune de banlieue désigne à la fois une origine géographique dans la ville ainsi que de manière implicite parfois, une origine ethnographique.

Les deux émissions suivantes, une jeunesse délinquante et Paroles de mineurs en prison ainsi que le reportage en replay permettent de tracer le parcours de mineurs délinquants, déjà âgés puisque mineurs dans les années 50 ou 60,  pour le documentaire TV, et beaucoup plus jeunes pour l’émission Radio.

Ce qui frappe à l’examen de tous ces parcours, c’est la fêlure qui existe dans chacune des familles. Cela peut paraître un lieu commun mais cela reste un constat objectif dans les exemples cités. Faire ce constat n’enlève en rien la responsabilité individuelle de chacun dans la commission d’infraction et il est bien évident que certains qui connaîtront les mêmes difficultés familiales ne tomberont jamais dans la délinquance. Toutefois, cet élément permet d’appréhender le contexte de commission des infractions. Les émissions dont je parle n’insistent d’ailleurs pas particulièrement sur ces questions. On entend seulement au détour des propos tenus des histoires d’enfants placés à deux ans et qui n’ont retrouvé leur parent qu’à l’adolescence, d’absence d’un ou des deux parents de manière physique ou symbolique. On peut d’ailleurs regretter que l’émission de radio ne s’attarde plus ces situations familiales pour mieux comprendre les obstacles rencontrés par ces jeunes.

Les remarques de Marwan Mohamed, sociologue, permettent  de sortir du débat idéologique sur la question de la (trop grande) prise en compte des parcours familiaux dans le traitement (pour ne prendre un mot plus connoté tel que répression) de la délinquance des mineurs. Il explique ainsi pour quelles raisons les jeunes vont moduler leur activité délinquante en fonction du résultat de leur bilan risque/avantage et de l’entour éducatif dont ils bénéficient ou non. Ainsi, selon lui, un jeune pourra s’arrêter au stade des mesures peu répressives car il est conscient qu’une incarcération lui ferait trop perdre sur le plan scolaire ou professionnel. Au contraire, celui qui n’a que peu d’attaches sociales, familiales peut aller, toujours selon lui, beaucoup plus sur le chemin de la délinquance.

Ces explications sont bien illustrées par le parcours de ces jeunes adultes retracées dans le 2e et 3e épisode qui se sont investis dans le domaine sportif ou  sont devenus eux mêmes éducateurs. Ces personnes expliquent bien que leur sortie de délinquance est liée à une perspective professionnelle et à une valorisation autre que celle qu’offre la bande de la rue.

Leur parcours permet aussi de montrer l’importance du travail éducatif mené avec eux mais aussi la nécessité d’un déclic personnel qui surgit à un instant T, sans cause réelle pour l’un et en raison de bonnes rencontres pour l’autre. On peut regretter que le reportage TV n’approfondisse pas la question de la sortie de la délinquances de ces mineurs dépassant aujourd’hui la soixantaine, d’autant que leur époque n’est pas la même que celle de l’émission de radio et que donc les ressorts de réinsertion peuvent être différents.

Un jeune incarcéré à l’établissement pénitentiaire de Porcheville exprime d’ailleurs la nécessité d’un investissement personnel du mineur pour sortir de la délinquance par une phrase lancée de manière un peu provocatrice en disant que ce n’est pas la prison qui le fera arrêter ou recommencer.

L’émission Parole de Mineurs en Prison montre ainsi un beau panel d’adolescents qui oscillent entre un discours bravache déconnecté de la réalité et discours très sérieux évoquant le temps qui passe et la perte de ce temps. Ne nous laissons pas avoir par ces jeunes.  Les plus irréalistes peuvent tout à fait avoir conscience de la réalité ; la provocation fait partie du jeu délinquant, a fortiori dans le cadre d’un reportage, et le rêve de la jeunesse. Ces mineurs comme ceux entendus dans Une jeunesse délinquante décrivent en tout cas la prison comme un lieu où il est encore nécessaire de se faire respecter, où  la violence du dehors persiste et où des liens avec de mauvaises personnes peuvent se nouer. Tous expliquent aussi qu’après une certaine période, s’installe une routine où la réflexion sur l’acte commis s’étiole. Il reste que pour les plus âgés de la Jeunesse délinquante, la prison a été le lieu de rencontre décisif leur ayant permis de sortir de la délinquance. Pour les plus jeunes, c’est aussi l’occasion d’une remise à niveau ou d’une formation professionnelle qui constitueront plus tard des outils précieux.

Voici en quelques lignes résumées et commentées ces émissions radio et TV qui pourraient servir d’introduction à celui qui s’intéresse à la jeunesse délinquante. Un élément statistique réconfortant donné par Marwan Mohammed indique que la plupart des jeunes sortent autour de la délinquance autour de 25 ans, date à laquelle s’ouvre leur vie d’adulte. L’arrêt du comportement délinquant est évidemment la question cruciale et la dernière émission de l’émission sur les Docks est consacrée à une expérience originale de placement de jeunes délinquants dans des familles circassiennes. Voilà de quoi leur faire voir du pays, connaître de multiples métiers et leur permettre d’être valorisés. Ainsi, si au premier abord, il est paradoxal de confier un mineur déviant à des personnes dont la société se méfie et rejette aussi parfois, l’expérience s’avère enrichissante pour ces jeunes. En effet, on comprend en filigrane, au travers des explications du métier du cirque, l’importance de la collaboration et de la transmission qui sont les maîtres mots de tout travail éducatif.

Pour aller plus loin, vous pouvez suivre le tag “les jeunes et la justice”. Un premier article est d’ores et déjà en ligne sur la Haine et les 400 Coups, une vision de la délinquance juvénile à 40 ans d’écart. Du côté des Etats Unis, vous pouvez vous référer à l’article consacré à la Fureur de Vivre.

Image By Toby Hudson (Own work) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons

 

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