Mon Oncle

Mon Oncle de Jacques Tati ouvre  une nouvelle série d’articles sur le thème de l’évocation de la ville, que ce soit au cinéma, en peinture ou en photographie. Jusqu’à peu, je ne connaissais Jacques Tati que de nom bien que M. Hulot ne m’était pas totalement inconnu et que sa tendre image était parvenue jusqu’à mois. Après avoir vu à la télévision Les Vacances de M. Hulot, j’ai profité d’une rétrospective au cinéma de mon quartier pour aller voir Playtime que j’ai adoré. La suite logique était de voir Mon Oncle mais les premières scène m’ont inquiétées. Les jalons étaient évidents et immédiatement posés dès le générique, construits sur une opposition grossière entre ville traditionnelle tombant en déliquescence et ville moderne construite bruyamment, à grands coups de marteaux piqueurs.

 

Il en va ainsi du petit muret détruit qui sépare les deux côtés de la ville et que Tati prend soin de ne pas détruire d’avantage quand il y passe, l’opposition entre le petit marché et l’usine des Arpel, la différence entre la maison géométrique des Arpel et celle de M. Hulot :  tout cela est trop évident et d’emblée, puisque les premiers plans du film structurent ce propos.
Tati Mon oncle
Mais il faut dépasser ce premier sentiment car ce qui est vraiment réussi, c’est tout le propos autour de la vie moderne, à commencer par le quotidien des Arpel. Ceux-ci vivent en effet dans un intérieur ultra moderne, aux meubles design et aux formes géométriques. Le jardin est aussi structuré comme un tableau abstrait, entre petites allées et espaces colorés. « Tout communique » , comme aime le répéter Mme Arpel à ses visiteurs. En réalité, si toutes les pièces de la maison communiquent, les humains, eux, dialoguent très mal. Cela donne lieu à des situations absurdes qui soulignent cet état de fait.
Mon Oncle Tati Ainsi, l’arrivée d’une des voisines est l’occasion d’un dialogue tenu entre la maîtresse de maison et son hôte avançant l’une vers l’autre sur le petit chemin sinueux traversant le jardin, bras tendu en avant, dans un geste d’accueil, sauf que la courbure du trajet fait qu’elles n’es trouvent pas en face l’une de l’autre. Cela donne ainsi l’impression qu’elles parlent dans le vide,
impression renforcée par le fait que la scène est filmée de loin, comme l’ensemble des plans du film de telle sorte que le dialogue apparaît juxtaposé à l’image, comme détaché des protagonistes.
Mon Oncle Tati L’enfant communique très peu avec ses parents comme le montre la scène où Mme Arpel s’adresse à lui en criant, hors champ et en se plaignant auprès de la voisine qu’il ne répond pas alors que le spectateur est témoin de ce que l’enfant entend et répond mais sa mère, lointaine, ne prend pas la peine de l’entendre voire de l’écouter.
De même, la scène durant laquelle les Arpel sortent fêter leur anniversaire de mariage nous les montre exclusivement de dos, sans dialogue. Il en ressort une impression de rigidité et d’abscence totale de complicité. La scène d’entrée qui dépeint Mme Arpel au service exclusif de son mari avait d’emblée posé les jalons.
Qu’importe, d’ailleurs, la réelle communication. Il suffit de penser que Mme Arpel veut marier son frère à la voisine ultra rigide et guindée. Ce qui compte est que M. Hulot ait une situation et qu’il puisse enfin rentrer dans le rang.
Cette voisine n’a également que faire de l’enfant auquel elle s’adresse par des phrases toutes faites, comme s’il était idiot. Mon oncle Tati
Au fil de la narration, on comprend que chacun des petits espaces du jardin est assigné à une tâche précise, ce qui donne lieu à des déplacements loufoques. Ainsi, les invites de la garden party doivent se rendre sur l’espace assigné à la fête, à la queue leu-leu, en posant chacun de leurs pieds sur les petits dalles parsemant le jardin. Évidement, Hulot se fera avoir par cette organisation et, confondant un nénuphar factice avec un pas japonais, tombera dans le petit bassin.

 

Mon Oncle Tati
On peut aussi voir M. Hulot prendre son café sur un minuscule espace du jardin ou encore le couple contraint de regarder la télé située à l’intérieur du logement en s’asseyant à l’extérieur de celui-ci.
Les bonus de l’édition DVD montrent une scène coupée au montage où des ouvriers rencontrent toutes les difficultés du monde pour manœuvrer dans cet espace contraint avec de grandes planches de bois.
De même, quand l’oncle Hulot provoquera une fuite de la canalisation du jet d’eau, obligeant les invités à se replier à un autre endroit, c’est l’occasion d’un cheminement compliqué du petit groupe dans ce petit espace.
Mais Jacques Tati l’avait  expliqué, ce n’est pas tant la modernité qui est en cause que l’usage que l’on en fait.
N’est pas directement en cause le décor ultra moderne, ni l’invasion des appareils électroménagers en tout genre ; Tati critique la rigidité qui s’empare des humains vivant dans cette architecture rectiligne et géométrique.

 

Mon Oncle Tati
L’épisode où l’enfant est nettoyé manu militari après qu’il se soit sali dans la zone de friche industrielle avec ses copains est révélatrice : l’épisode  est l’occasion d’une scène dont les ombres projetées font penser  à une prison et où la bande son omniprésente faisant penser à une machine à laver, comme si l’enfant était nettoyé avec une machine dernier cri qui permettrait aussi de laver les êtres humains.
La scène dans laquelle les Arpel se trouvent enfermés dans  le garage qui se ferme automatiquement grâce à une cellule photoélectrique offerte par Madame  pour leur anniversaire de mariage – tout un symbole – illustre aussi le propos de Tati en montrant le couple prisonnier de la technologie à outrance. La technologie est en effet une composante de la modernité que l’on retrouve dans la cuisine hyper moderne ou dans la tondeuse ridicule de la voisine qui déploie un bruit d’enfer pour tondre quatre brins d’herbe.
Mon Oncle Tati
déménagement
La société de consommation qui commence à s’installer à cette époque est aussi dans le viseur de Tati. Il suffit de penser à l’horrible voiture rose et verte que M. Arpel offre à son épouse pour leur anniversaire de mariage ou à Mme Arpel qui  en faisant faire la visite de sa maison désigne les objets par le nom de leur créateur. Tati Mon Oncle
Celui qui ne se plie aux règles imposées par cet univers très policé est exclu. Ainsi, M. Hulot finit par être envoyé en province quand il est retrouvé endormi sur leur canapé, comme s’il avait commis le blasphème suprême en renversant le canapé pour lui rendre sa fonction utilitaire originale. Car il faut rappeler que celui-ci dans sa position originale était tout sauf confortable, ainsi que le cri de la voisine qui l’essaya lors de sa visite le démontre.
De l’autre côté, tout n’est pas fluide et simple dans l’univers de l’oncle. Sa maison le contraint aussi à prendre des chemins détournés pour gagner son logement, on le voit ainsi monter et descendre des escaliers et emprunter différents couloirs tarabiscotés. Mais ce cheminement est l’occasion de croiser des voisins ou une jeune femme légèrement vêtue ; l’habitation faite de bric et de broc est donc source d’échanges. Mon Oncle Tati
M. Hulot aussi a de petites manies : dès qu’il rentre il ouvre sa porte fenêtre pour orienter la lumière sur le canari de la voisine pour le faire chanter.
Autre ambiance chez les Arpel où dès qu’un hôte sonne à la porte, on allume une fontaine ridicule en forme de poisson. La grille d’entrée ne permettant pas de distinguer qui se présente, chaque arrivée est marquée par l’allumage de la fontaine et le déverrouillage à distance de la porte. Si à l’ouverture de celle-ci on se rend compte qu’il s’agit de M. Arpel, de l’oncle ou du livreur de légumes, on éteint immédiatement la fontaine.
Mon Oncle Tati Et pourtant, comme ce poisson est ridicule ! D’abord, imaginer un poisson qui crache de l’eau est pour le moins loufoque : le poisson meurt hors de l’eau, à la différence des autres animaux marins que l’on utilise habituellement pour décorer les fontaines. De plus, ce poisson dépare dans le paysage et gâche esthétiquement tous les vues du jardin en offrant un premier plan mal cadré  et hors propos .
C’est aussi dire le peu de crédit que l’on accorde à M.Hulot ou au simple ouvrier venu livrer les légumes. La scène de la livraison souligne d’ailleurs la hiérarchie sociale qu’impriment les Arpel à l’égard de leur livreur. M. ARPEL reste en effet sur le perron, ce qui lui confère une position en surplomb du livreur. On peut aussi penser à l’assistant de M. Arpel qui creuse le sol en plein milieu de la garden party pour réparer la fontaine pendant la garden party.
Les Arpel finissent d’ailleurs par se prendre eux mêmes à leur petit jeu en confondant la voisine rigide dont le châle leur a  fait croire qu’il s’agissant d’un marchand de tapis. Il y a donc ouverture de la fontaine puis fermeture au moment de la méprise puis nouvelle ouverture de fontaine.

 

Truffaut avait critiqué Mon oncle en reprochant à Tati de pousser jusqu’à son bout la logique des gags, ce qui finissait par créer, selon lui,  un univers oppressant mais c’est à mon sens tout ce qui fait la richesse du film que de voir ces personnages  pris dans une dynamique qu’ils s’imposent à eux mêmes au point d’en devenir ridicule.

 

La fontaine et son système de canalisation renvoient aussi au tuyau fabriqués dans l’usine Arpel. Ce tuyau qui est porté sur les épaules des ouvriers pendant ce qui semble être des kilomètres, et sans raison apparente, symbolise la fluidité supposée ou fantasmée des relations sociales. Or, M. Hulot, comme dans le jardin de sa sœur, va créer des incidents et enrayer l’organisation bien huilée.

 

Tati se sert donc de M. Hulot comme d’un contrepoint qui permet de montrer les Arpel et plus généralement la modernité, sous son jour ridicule.

 

Les enfants et les animaux sont des éléments déclencheurs secondaires du désordre. Ils font croire aux automobilistes que le véhicule de derrière a heurté leur voiture. Ils sifflent quand les piétons  s’approchent d’un lampadaire, ce qui provoque une collision inopinée entre le promeneur qui, levant la tête pour chercher l’origine du bruit, ne voit plus l’obstacle qui se dresse devant lui. Le petit chien des Arpel prévient quant à lui les employés de l’usine de l’arrivée du patron.

 

Le spectateur ne peut que s’identifier qu’à ces personnages qui seuls se comportent avec humanité, brisent la rigidité du monde moderne et qui ne sont pas tournés en ridicule par le cinéaste.

 

Au final, que raconte Mon Oncle ? Est-ce la quotidien d’un couple bourgeois vivant dans une maison ultra moderne et dont l’oncle fantasque va finir par être évincé ? Si l’on voulait résumer la narration, il n’y aurait peu de choses à dire de plus. Le film tient non pas par sa narration ; il se présente d’avantage comme un documentaire d’une façon de vivre d’une partie de la société, d’un tournant de l’évolution de celle-ci. Il interroge les façons de vivre qui apparaissent en lien avec cette supposée modernité et surtout il se moque des mauvais travers que la rationalité de l’habitat et des machines emportent. L’humour innerve tout le film et le rend léger et aussi supportable. En effet, si M. Hulot et son neveu n’apportaient pas une touche de loufoquerie, l’univers décrit apparaîtrait vide comme oppressant, totalitaire et absurde, comme l’avait relevé  Truffaut.

 

Mon Oncle est aussi un régal pour les yeux qui peuvent observer une multitudes de détails et le soin apportés à chaque plan qui tous, sous-tendent le propos du film.

 

La conclusion du film se veut aussi rassurante, M. Arpel retrouvant enfin de la complicité avec son fils. A l’aéroport où il accompagne l’oncle sommé d’aller vivre plus loin, il siffle en effet pour l’appeler et le même gag que celui des enfants cachés dans la friche industrielle se produit : une personne étonnée par le bruit lève le nez à la recherche de l’origine du son et heurte un poteau.

 

Comme deux petits chenapans, M. Arpel et son fils se cachent derrière leur voiture et se serrent la main, dans un sentiment de complicité d’avoir provoqué une scène cocasse mêlé de la crainte d’être démasqués.
Ainsi, même après le départ de l’oncle qui s’occupait beaucoup de son neveu, la porte est ouverte pour une complicité renouvelée entre le fils et le père.

 

Pour aller plus loin 

La semaine consacrée par les Nouveaux Chemins de la Connaissance à Jacques Tati et notamment, cet épisode sur Mon Oncle

L’article du blog consacré à Playtime et celui consacré aux Vacances de M. Hulot

Les très bon bonus de l’édition DVD dans l’intégrale de Jacques Tati

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