Blue Velvet

Blue Velvet est un film de David Lynch sorti en 1987. Son intrigue est simple et ne constitue pas l’intérêt central de l’oeuvre. Jeffrey Beaumont revient dans sa ville natale de Lumberton suite à l’attaque cardiaque de son père. Il trouve incidemment une oreille humaine coupée qu’il apporte à la police, ce qui lui permet d’entrer en relation avec l’inspecteur Williams et sa fille Sandy. Celle-ci le met sur la piste de Dorothy Vallence dont le mari et l’enfant sont retenus par Franck Booth. Le jeune Jeffrey va surveiller Franck Booth et récolter de nouvelles preuves qu’il présentera ensuite à l’inspecteur Williams et qui mettent en outre en cause un des  collègues de celui-ci. Finalement, ce dernier ainsi que Franck Booth sont tués à la fin du film qui se clôt sur la relation amoureuse naissante unissant Sandy Williams et Jeffrey Beaumont.

Résumé comme cela, cela n’apparaît pas palpitant, d’autant que le spectateur  apprend rapidement que Dorothy Valence n’est pas en réalité  la suspecte mais la victime de Franck Booth. L’intérêt du film tient en réalité non pas dans sa narration mais dans le cheminement que suit Jeffrey Beaumont à travers ces étapes. Il va en effet être confronté à un monde abyssal de violence, de drogue et de sexe qui apparaissait de premier abord insoupçonné. Ceux qui connaissent Twin Peaks savent qu’il s’agit d’un thème prisé par David Lynch et un article suit d’ailleurs celui-ci pour analyser dans quelle mesure Blue Velvet pose les prémisses de la fameuse série. En revanche, ce qui distingue sans conteste Twin Peaks de Blue Velvet est que là où,dans la série, les relations sexuelles sulfureuses sont seulement évoquées et où la violence crue est peu visible, Blue Velvet aborde frontalement ces sujets et montre des scènes extrêmement dérangeantes et violentes, qui plus est, vue pour partie à travers l’oeil de Jeffrey Beaumont caché alors dans un placard, comme pour mieux souligner que le spectateur est lui aussi un voyeur.

Car c’est à travers les yeux de Jeffrey que le spectateur pénètre dans les bas fonds de Lumberton et dépasse les apparences de la petite ville provinciale, travaillant au rythme de l’industrie du bois sous les encouragements de la radio locale que l’on entend en voix off à plusieurs reprises. Pour trouver les indices et discerner les signes, le spectateur est guidé par une mise en scène plutôt explicite si l’on compare avec les films suivants de David Lynch. Blue Velvet l'apparente normalité
 

Blue Velvet : la crise cardiaque

 

Blue Velvet tueur à la téléBlue Velvet les codes du film noir

D’abord, le fait générateur de l’intrigue, à savoir la crise cardiaque du père, est marquée explicitement par la scène du tuyau d’arrosage qui fuit et qui s’emmêle. Puis les images à la télévision montrant une main armée annoncent aussi le retournement de situation. Enfin, avant d’aller rencontrer l’inspecteur Williams à son domicile pour essayer de glâner quelques informations, Jeffrey est filmé en contre plongée en haut d’un escalier particulièrement sombre, comme s’il se rendait dans une cave,  alors que le plan suivant nous montre qu’il se rend en réalité dans le salon de ses parents, sa silhouette se détachant d’un fond très lumineux. Quelques minutes après, avant qu’il n’arrive chez l’inspecteur, l’oreille coupée nous est à nouveau montrée, rappelant le plan de sa découverte et des insectes s’y trouvant ainsi que celui similaire après la crise cardiaque du père. Le propos est donc évident : nous pénétrons dans la face cachée de la réalité, dans un univers noir, violent et crueL C’est d’ailleurs ce que répond l’inspecteur Williams à Jeffrey quand celui-ci vante les mérites du métier de policier, comme pour le prévenir que derrière le justicier ou l’enquêteur, il y a  aussi la confrontation avec un monde noir inconnu de la majorité de la population.

Jeffrey sera guidé au début de sa quête par la fille de l’inspecteur Sandy qui apparaît comme issue d’un mirage ou d’un rêve devant le domicile de ses parents. Elle se montre d’abord réticente mais communique cependant les informations dont elle dispose qui, si on y réfléchit, ne sont  pas si minces que çà : elle connaît en effet l’adresse de Dorothy Valence et le lieu où elle se produit en spectacle. Blue Velvet rue Lincoln

Blue Velvet le regard

 

 

A se demander si elle n’avait pas elle même mené sa propre enquête. Le film entier peut d’ailleurs être lu comme un conte initiatique (référence ici et ici). On se contentera d’indiquer ici que Jeffrey, guidé par Sandy, se rend malgré les recommandations de sa tante (la bonne fée ?) rue Lincoln, au domicile de Dorothy, ce qui entraîner tous les événements suivants. La rue Lincoln dont Sandy souligne qu’elle est très proche du domicile de Jeffrey, tiendrait ainsi de la forêt interdite des contes traditionnels.
Blue Velvet 1ers indices II C’est à travers les yeux de Jeffrey que le spectateur découvre ensuite qui est Dorothy Valence dont on ne sait quasiment rien jusqu’alors, sinon qu’elle est chanteuse et a pu être surveillée par la police dans une affaire de meurtre. Cette découverte passe une conversation téléphonique que Dorothy entretient vraisemblablement avec Franck Booth associée à la découverte de la photographie du mari et du fils derrière laquelle se trouve un acte de mariage.
Mais surtout, l’irruption de Franck Booth dans l’appartement de Dorothy Valence est l’occasion de comprendre la noirceur des relations qui les unissent, noirceur marquée par la scène de viol, le fétichisme de Booth pour le velours bleu, le tout nécessitant d’éteindre les lumières et d’allumer une bougie pour que l’atmosphère soit aussi sombre que la scène qui va se jouer. Enfin, et au cours de la même scène, le spectateur découvre que Dorothy Valence est aussi capable de se défendre contre l’intrus découvert dans son placard et de reproduire sur lui la violence et humiliation dont elle est elle même victime. Blue velvet 1ere scene d'amour

 

Blue velvet 1ere entreinte entre Dorothy et Jefree

Elle oblige en effet Jeffrey à se déshabiller entièrement sous la menace d’un couteau puis s’agenouille devant lui avant de le coucher sur le canapé. Jeffrey n’adopte à cette occasion l’attitude que l’on pourrait attendre puisqu’après le départ de Franck Booth, il se plie aux demandes de Dorothy, l’embrassant et l’enlaçant au lieu de fuir puisque toutes les menaces se sont dissipées.

On voit donc que David Lynch dépeint des personnages nuancés, en prise avec leur ambivalence. Il souligne d’ailleurs dans un dialogue le côté malsain de l’enquête menée par Jeffrey, Sandy lui demandant s’il est pervers ou détective. De même, si Dorothy peut se montrer violente, elle souffre aussi de la séparation d’avec son fils et craint qu’il ne lui soit fait du mal. Pendant un court instant, quand elle est chez elle, en sous vêtements, c’est à dire à nu, on la voit enlever sa perruque pour découvrir des cheveux courts, comme pour signifier qu’elle aussi d’une certaine manière endosse un rôle. Il n’y a qu’à voir comment à deux reprises elle panique quand il est question d’appeler la police, ce qui est souligné par un plan entièrement noir entrecoupant la scène d’amour avec Dorothy. Pareillement, la dualité des personnages se retrouve chez Sandy qui malgré quelques réticences va accepter de donner la préférence à Jeffrey plutôt qu’à son petit ami. Jeffrey entretient aussi deux relations amoureuses parallèles avec Sandy et Dorothy dont les physiques et les codes vestimentaires les oppose en tout point.

L’ambivalence des positions se retrouve aussi chez le policier verreux, bien que celui-ci ne prenne pas la peine de changer de vêtements. Ce qui n’est pas le cas de Franck Booth qui se déguise en homme “bien habillé”, ainsi que le décrit Jeffrey, pour mener à bien son trafic de stupéfiants. Blue Velvet l'homme en jaune

Blue Velvet basculement de la scene d'amour

Le basculement dans la violence se manifeste à l’écran par un traitement de l’image qui devient vibrante et floue

Jeffrey se montre aussi double et se rendra ainsi chez Dorothy le lendemain de leur rencontre après avoir accompagné Sandy chez elle. Il s’en suit une scène d’amour dans laquelle à la demande de Dorothy, Jeffrey se montrera violent envers elle. Toutefois, il revivra l’ensemble de ces scènes dans des cauchemars qui le feront sangloter à son réveil, ce qui montre que le traumatisme reste présent et que Jeffrey n’est pas que d’un seul bloc mais navigue dans une forme d’ambivalence et de fascination pour le mystère qui entoure ces personnages et leurs pratiques sulfureuses.

Les premières scènes d’exposition nous apprennent d’ailleurs que Jeffrey  s’ennuie dans cette ville. Il n’y a qu’à voir de quel pas il se rend au chevet de son père. Plus tard, il dira aussi à Sandy que toutes les personnes qu’il a connues enfant sont parties, s’attardant avec elle devant une maison où habitat un copain, très peureux. Autrement dit, lui ne l’est pas et il le démontrera pendant tout le film.

Même Franck montre un aspect humain quand il pleure devant Dorothy chantant Blue Velvet.

Blue Velvet boouth pleurant
Blue velvet code couleur dorothyBlue Velvet écran titre La narration est également portée par un code couleur mêlant principalement le rouge, le bleu et le jaune, cette dernière ne se rapportant qu’à “l’homme en jaune”, c’est à dire au policier faisant affaire avec Franck Booth et qui apparaît à plusieurs reprises dans le film toujours habillé de jaune. Le bleu fait évidemment référence au titre du film, à la chanson éponyme. Rappelons à cet égard que Dorothy Club est présentée dans le club où elle chante comme étant la dame en bleue. Ce velours bleu se rattache aussi à l’écran d’ouverture montrant se rideau bleu ondulant au ralenti, comme s’il était particulièrement lourd et épais, comme s’il cachait de lourds secrets. Ce tissu lie également Dorothy à Franck puisque ce dernier prend dans sa bouche un morceau du peignoir qui en est fait avant la scène de viol, tient le même morceau quand il vient entendre Dorothy chanter puis le porte dans la scène finale quand il poursuit Jeffrey armé d’un pistolet. A noter que Franck se pose explicitement en position d’enfant, d’enfant incestueux, envers Dorothy.
Le bleu symboliserait donc la couleur de l’enfance. Enfin, on trouve ce bleu sur les paupières de Dorothy qui contraste le rouge de ses lèvres. Les murs ainsi que les rideaux de l’appartement sont également rouges. Un halo rouge innerve enfin les scènes de nuit devant le club en raison des néons de l’enseigne.
Blue velvet appart de Dorothy II

Si le rouge est assurément la couleur de la féminité de l’amour. Il faut penser au rêve de Sandy et aux rouges gorges qui concluent le film. Le rouge est aussi celui du sang et de la violence.

On peut d’ailleurs remarquer qu’au début du film, de retour dans son appartement, Dorothy se déshabille entièrement, enlève sa perruque puis se part d’une serviette rouge afin de reprendre sa fausse chevelure. Elle prend ensuite dans le placard où est caché Jeffrey une robe de chambre bleue, peut être parce qu’elle sait que Franck qu’elle vient d’avoir au téléphone arrive. Le rouge serait ainsi la couleur de Dorothy, ce qui correspond à celle des murs de son appartement et le bleu serait lié à Franck.

Cette couleur est aussi liée à la chanson de Bobby Vinton qui donna à David Lynch l’idée du film, étant remarqué que plus tard dans Twin Peaks, l’épais rideau ne sera plus bleu mais rouge. La couleur bleue permet en outre de tisser un lien unique entre Dorothy et Franck puisque cette couleur n’est utilisée par aucun des autres protagonistes.

Jeffrey ne fait pas seulement l’expérience de ce monde malsain en tant que spectateur ; il va en devenir la victime à travers la folle épopée dans laquelle il est embarquée de force par Franck. Il est d’abord conduit chez Ben,  dans une sorte de lupanar étrange où l’on aperçoit en arrière plan une poupée  taille humaine au visage de porcelaine vêtue d’une jupe en tulle ainsi que des femmes qui donnent l’impression de vivre dans un monde parallèle, insensible aux violences des scènes, comme statufiées et dont le physique n’est pas celui que l’on pourrait attendre dans ce lieu décrit par Franck comme “le paradis de la chatte”. Cette séquence est aussi lourde que celle se déroulant dans l’appartement de Dorothy. La violence n’est plus ici que sous-jacente et ne tient plus au propos. On perçoit seulement qu’à tout moment, la violence peut se concrétiser. Un des compagnons de Franck tient d’ailleurs ostensiblement un couteau. Ben donne un coup de poing dans le ventre de Jeffrey et surtout il y a le regard de Dorothy qui, étranger à la scène qui de se déroule, fixe la porte située à l’arrière de l’appartement où est retenu son fils. Le côté pesant de l’atmosphère est renforcé par incongruité de ce qui se déroule : le numéro de chant de Ben, le comparse qui tient des pauses extravagantes sur le canapé. Il y a aussi le dénommé Paul qui tourne sans cesse autour de Jeffrey et le reste de l’auditoire qui reste impassible. Blue Velvet chez Ben I

Blue Velvet chez Ben II Blue Velvet chez Ben III

 

Blue velvet la violence sous jacente

 

 

Blue velvet la violence sous jacente

Blue velvet le rouge autour de la boucheBlue Velvet la traque de jeffreyBlue Velvet la mort du mari Un nouveau degré de violence sera atteint quand Jeffrey tente de venir en aide à Dorothy dont Franck touche la poitrine devant tous ses compères, ce qui constitue une autre scène de voyeurisme mais forcée celle-ci. Il est alors frappé et surtout Franck étale son sang autour de sa bouche, tel un rouge à lèvre qui a coulé, ce qui rappelle le maquillage de Dorothy. Cela ressemble aussi à une scène d’initiation si on se souvient que Dorothy dit à plusieurs reprises que Jeffrey en faisant l’amour avec elle a mis son mal en elle, ce qui est aussi certainement vrai de Franck. Cette violence est encore renforcée par la danse lascive de la femme sur le toit de la voiture. Il faut aussi compter avec l’image du mari de Dorothy mort, son oreille coupée et un morceau de velours enfoncé dans la bouche.

On analyse souvent Blue Velvet et Twin Peaks comme caractéristique du propos de Lynch selon lequel derrière une apparence lisse et banale, se cache un univers beaucoup plus noir, dérangeant, en marge des règles sociales traditionnellement admises. A la réflexion, on peut nuancer un peu le propos pour Blue Velvet en disant que Lynch montre que chacun de nous comprend une part de noirceur qui s’exprimera par de la violence ou du voyeurisme pour reprendre les exemples du film,  et qu’il ne s’agit en réalité que de deux faces d’une même réalité.

La métaphore de début de film du tuyau d’arrosage coincée dans des branchages et qui finit par fuir peut s’interpréter ainsi, comme le signe d’un dysfonctionnement dans le monde normal voire d’une pression exercée par les forces obscures qui fuiraient dans le monde idyllique. Il faut aussi relever les passages des films noirs vus à la télévision qui montrent que cette composante de la société reste présente, sous la forme inoffensive de la fiction. Blue Velvet le tuyau
Blue Velvet irruption de la violence dans la vie paisible II Blue Velvet irruption de la violence dans la vie paisible Par ailleurs, le film connaît après l’épisode du règlement de compte opposant Franck et Jeffrey dans la ville industrielle un temps d’accalmie Jeffrey est vu en train d’arroser le jardin dans la même posture que son père en début de film. Il se rend à une petite soirée avec Sandy et ceux-ci scellent leur relation amoureuse. Puis, se produit un nouveau basculement. La violence fait irruption dans le monde “normal” , – ce que soulignent d’ailleurs les dialogues – à travers la course-poursuite en voiture, même s’il s’avérera en définitive qu’il ne s’agit pas de Franck mais de l’amoureux éconduit de Sandy. Puis, apparaît Dorothy entièrement nue dans le jardin des Beaumont, ce qui constitue une irruption insoutenable du monde resté jusqu’alors séparé.
Dorothy montre ainsi son dénuement, sa souffrance, la détresse absolues dans laquelle elle se trouve, détresse et sentiment de mal aise à la vue de la scène accentués par le calme de la scène suivante, la mère de Sandy mettant un temps infini à réagir et à couvrir Dorothy sans montrer aucune émotion et Sandy mesurant la dualité de son amoureux en pleurant en silence.
En définitive, si la rue Lincoln peut symboliser la forêt interdite, il apparaît que les forces du mal peuvent surgir n’importe où et se résorber tout aussi facilement en apparence. Il n’y a qu’à penser à la fin du film décrivant un retour normal auquel on a du mal à croire quand on pense ce à quoi on a été confronté. Ainsi, qui penserait en voyant les images de Dorothy prenant son fils dans les bras qu’elle vient de dépasser tant d’épreuves ? Au delà du côté un peu niais des rouge- gorges, la vue du volatile tenant des insectes dans son bec et qui révulse la mère et la tante de Jeffrey montre bien que les forces malfaisantes ou repoussantes vont de pair avec les composantes joyeuses du quotidien. Blue velvet retrouvailles mère enfantBlue velvet rouge gorge

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